"Ecoute, jeune fille, toi qui pleures de n’être pas aimée, je te raconterai combien est grande la solitude de cette croix de pierre qui se dresse là-bas ?
Nul n’a souci d’elle, elle est à l’abandon.
Nul ne la fleurit ou ne s’incline devant elle.
Nul ne la maudit non plus. Car s’il y eut autrefois des passants qui s’agenouillèrent et se signèrent devant elle, il y en eut aussi qui lui jetèrent des jurons et des crachats au pied de son socle.
Prières et blasphèmes se sont tus depuis longtemps. Mais je ne les ai pas oubliés.
Je sais que chaque prière qui fut adressée à Dieu, face à la croix de pierre, fut entendue et recueillie. Chaque prière, qu’elle fut de louange ou de lamentation, se fit murmure qui respira dans la pierre.
Je sais aussi que chaque crachat qui fut lancé contre elle l’a blessée comme un outrage, comme la trahison d’un frère, le reniement d’un fils, comme la malédiction d’un père. Et j’ai vu sur la pierre perler une sueur de sang.
Ecoute, jeune fille, toi qui pleure d’aimer sans l’être en retour, je te raconterai le combat incessant que doit livrer cette croix. Le vent, les pluies, le gel ont érodé sa pierre, le lichen la ronge, les crachats l’ont souillée. Mais elle demeure droite, les bras ouverts, le torse offert dans la plus nue des nudités. Son endurance est infinie. Et pourtant sa vulnérabilité est extrême.
Elle résiste en silence, ne cède à aucune tentation.
Il y a tant de tentations pour ceux dont l’amour est meurtri.
Il y a l’orgueil qui vient offrir sa hautaine splendeur et sa froide insolence.
Il y a la haine qui accourt présenter ses armes étincelantes, qui frémit de violence, de colère, de désir de vengeance.
Il y a l’oubli qui cherche à séduire par mille ruses pour imposer son néant fade et veule. Et il y a le désespoir qui rôde et rôde et qui à tout dit non, sauf à la mort, promue consolation. La croix ne fléchit pas.
Ecoute, jeune fille, je te raconterai comment ces tentations montent à l’aigü et harassent la croix en certaines nuits de printemps. Le ciel alors se fait plus noir et lourd au-dessus de la terre. A travers la plaine s’étend un silence strident. Une immense souffrance s’empare de la croix ; la pierre subit soudain la douleur d’un corps que l’on bat et flagelle, l’horreur d’une chair que l’on perce de clous. La pierre endure l’effroi d’un coeur à l’abandon, renié de tous, et l’angoisse d’une âme qui entre en agonie. Les tentations la hantent, tournent comme des flammes autour de ses plaies et sifflent dans sa peur.
La pierre gémit, elle ruisselle de larmes et de sueur mêlées et peu à peu blanchit. Elle blanchit jusqu’à la transparence. La croix se fait de verre à travers lequel le noir de la nuit luit d’un éclat d’orage. Puis cet éclat se plombe, la pierre n’est plus que concrétion de cendres, de sel et de crachats. Elle a dit non aux tentations. Elle est allée au bout du renoncement, et du consentement.
C’est alors qu’une femme, surgie on ne sait d’où, s’élance nu-pieds dans le silence de la plaine. Elle court jusqu’à la croix, elle la prend dans ses bras, elle l’arrache du socle. Ses gestes sont précis, bien qu’accomplis en grande hâte. Elle s’assied sur le socle, couche la croix sur ses genoux et la berce en chantant. Elle essuie de ses mains les larmes et le sang qui s’épanchent encore sur la pierre de la croix, elle lave la pierre dans son chant. Son chant se fait linceul, les paumes de ses mains se font suaire où le coeur de la croix laisse son empreinte vive
La femme ne voit ni n’entend les tentations qui la guettent à son tour. Elle est penchée au-dessus de ce corps lacéré et souillé qu’elle berce comme un nouveau-né. Son chant se perd dans la nuit, ses larmes tintent dans le vide, ses paumes béent contre le ciel. La nuit ensevelit la terre.
Ecoute jeune fille, toi qui voudrais mourir de n’être pas aimée, écoute le plus pur et le plus nu des chants, celui de cette femme qui berce le corps de son fils mis à mort.
Et sache qu’elle le bercera jusqu’à la fin du monde, assise, transie de froid et de douleur, à l’orée de l’Enfer.
Ecoute le dernier cri de ce fils qui mourut seul, lui qui aima comme nul autre.
Et sache qu’il aimera jusqu’à la fin du monde, sans jamais succomber aux charmes des tentations. Et sache qu’il aimera jusqu’à la fin des temps, écartelé à l’orée de l’Enfer......
texte tiré du livre de Sylvie Germain "Immensités"le conte de Prokop.
