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Ecole de Provence
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Des établissements lieux de vie

Goût du savoir et lieux de vie

F. Nicolas Capelle, des Frères des Écoles chrétiennes a publié dans le journal La Croix du 21 avril 2010 l’article suivant :

Préparés par la commission présidée par Éric Debarbieux, les états généraux de la sécurité à l’école m’ont paru respectueux des réalités : sans minimiser les difficultés quotidiennes rencontrées par un certain nombre d’enseignants, ils ont pu constater aussi que les violences ne submergeaient pas tout notre dispositif éducatif, comme pourraient le laisser à penser quelques faits condamnables, fortement médiatisés.
À cette occasion, le criminologue Alain Bauer a rendu publique une étude que lui avait commandée le ministère de l’éducation nationale, en novembre dernier. Et manifestement, Luc Chatel s’en est fortement inspiré dans les cinq conclusions qu’il a exposées en clôturant l’événement. Mais la lecture détaillée des 31 préconisations du rapport Bauer donne la vraie mesure des orientations proposées, et son objectif prioritaire, celui que le ministre poursuit probablement mais qu’il ne peut énoncer avec clarté.

De quoi s’agit-il ? Tout simplement de faire du collège et du lycée français un lieu de vie, aussi ! Notre tradition française y résiste, habitués que nous sommes à multiplier des corps de spécialistes estampillés, dès qu’une difficulté nouvelle surgit.

Pour les jeunes, le collège et le lycée sont spontanément des lieux de vie : ils y passent un nombre important d’heures, ils y ont leurs amis, ils y débattent entre eux de mille sujets, ils y investissent les lieux, y décèlent les endroits de plus grande intimité, de repli, de bazar, y repèrent les éléments du système et les adultes avec qui ils veulent construire dans une relation de confiance mais qu’ils testent aussi, espérant secrètement les apprivoiser, pour faire du lien ; car c’est cela qui les motive : connaître, saisir, faire du lien et s’introduire, ainsi, dans la réalité du monde qui passe par les adultes. Finalement, les jeunes habitent spontanément la réalité collège et lycée et ils y déploient leurs envies de vivre et de s’exprimer ; ils sont vite chez eux. Dans quelques collèges de banlieue, ils en sont, presque, les uniques permanents.

Pour les adultes, c’est un peu plus compliqué. Certains sont en situation continuelle d’interface, tout au long du jour (administration, personnels de service, cadres éducatifs, CPE, responsables de niveau…) et, tout comme les jeunes, ils assurent la continuité du système, constamment présents, et obligés à des relations suivies. Mais ce n’est pas vraiment le cas de la majorité des enseignants. Collège et lycée ne sont pas pour eux un lieu de vie : ils y viennent pour délivrer le savoir, aider aux apprentissages, participer à quelques concertations programmées. D’ailleurs, où pourraient-ils se poser : l’architecture scolaire française ne les a pas pris en compte. Ils viennent, ils partent, ils reviennent… Ce manège serait bien étrange dans des pays de culture anglo-saxonne !

Car enfin, comment le collège et le lycée français peuvent-ils construire des relations vivantes, nourrissantes, apaisées avec leurs jeunesses, si les enseignants ne deviennent pas, eux aussi, des permanents de la vie scolaire, s’ils ne l’investissent pas au-delà de leurs savoirs, de leurs compétences d’apprentissage. Depuis longtemps nous savons que les jeunes réclament « des adultes » ; et les espaces collège et lycée sont les lieux privilégiés où s’élaborent les relations entre un pays et ses jeunesses.

Alors, quelle conséquence ? Une seule : que les enseignants considèrent le collège et le lycée français comme un lieu de vie et qu’ils y soient présents tous les jours, de 8 heures à 15 heures, avec leurs heures de cours, du temps personnel, du temps pour les concertations, la formation, l’accueil des parents, le tutorat. Rien d’utopique là-dedans : dans nombre de pays, c’est chose si naturelle. Et ce jour-là, on peut penser que le criminologue Alain Bauer n’aura plus autant de préconisations à remettre à Luc Chatel.

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Rapport Bauer sur la violence