Un extrait du Blog "Fortes Têtes" paru le 20 avril 2010
“L’Equipe Magazine” de ce samedi a consacré quelques pages à Alizé Cornet dans lesquelles cette dernière se confie librement. Ces documents sont ceux que j’apprécie le plus : pas de blablas, pas de questions, juste les déclarations d’une sportive (ou d’un sportif) qui nous fait partager son vécu des situations, ses barrières inconscientes, ses interrogations, son cheminement intérieur ou encore sa collaboration récente avec un préparateur mental.
De nombreux aspects abordés par la joueuse sont intéressants à discuter. Par exemple, cette dernière parle de son « envie de trop bien faire », de « son envie de montrer qu’elle est une bonne joueuse de tennis, qu’elle est quelqu’un de bien », de son envie d’être aimée : « Quand le public est contre moi pour une raison que je ne connais pas, cela me fait de la peine. J’ai du mal à faire abstraction. Je me demande pourquoi ces gens ne m’aiment pas et ne veulent pas être avec moi (…) J’ai toujours voulu que les gens m’aiment » (p.56). Vincent Parisi, Champion du Monde de Ju-Jitsu, fils d’Angelo Parisi, Champion Olympique de judo, déclarait ce WE : « Petit, je voulais être comme mon père. Donner et recevoir autant d’amour que lui ». Gagner pour être aimé, serait-ce là la face cachée de l’iceberg ?
Certains me diront que les sportifs ne sont pas les seuls à souhaiter être aimés, ce qui ne sera pas remis en question ici. Il semble cependant intéressant de nous interroger sur l’impact potentiel de ce besoin d’amour, avoué par certains, sur leur façon d’aborder la compétition. S’il s’agit, à chaque match de parvenir à démontrer que vous êtes quelqu’un de bien, quelqu’un qui mérite d’être aimé, le match semble lourd de sens. En effet, si le verdict de la compétition doit décider de l’amour qui leur sera ou non porté, pensez-vous qu’il soit facile pour les athlètes de faire abstraction de l’enjeu ? N’est-ce pas plus difficile dans ces conditions de « recruter » l’activation juste, de rester centré sur le présent, sur la tâche à réaliser ? Comment parvenir à se détacher de la peur de décevoir, de mal faire, d’échouer, à moins de les accepter, quand l’envie de plaire est au bout du chemin ?
Ce phénomène est largement répandu chez les jeunes. Riedrich, dans son dernier ouvrage (que j’ai autant apprécié que le premier), nous livre des analyses que je partage tout à fait sur le sujet : « La plus grande difficulté à surmonter pour un jeune joueur, c’est de tenter de ne pas décevoir ses parents, il veut absolument leur plaire (…) Ce qui veut dire que les « tu joues pour toi », n’ont pas vraiment de sens (…) » ; « Cette recherche incessante de l’approbation parentale peut déstabiliser un enfant… et comme les parents sont eux aussi, dans beaucoup de cas, en manque perpétuel de gratifications, ils ont aussi beaucoup de mal à féliciter leur enfant car leur approbation est « conditionnée » par des résultats ou par une certaine attitude… et comme l’enfant attend cette approbation pour se sentir aimé et pour pouvoir « se lâcher »… on tourne en rond… » Quoi de plus compliqué pour un jeune athlète que de rentrer sur un terrain en ayant le sentiment que va se jouer en ce lieu la quête de l’amour parental ?
Dans le cas où la quête d’amour apparaît liée au résultat du match, n’est-ce pas plus complexe pour les sportifs, quel que soit leur âge, d’accepter la règle du jeu et l’existence potentielle de la défaite ? Un peu plus tard dans l’article, Alizé Cornet (comme beaucoup de sportifs) explique qu’elle a « horreur de perdre » et qu’elle ne « supporte pas l’échec » ce qui soulève deux réflexions :
La première : est-ce si étonnant compte tenu de ce qu’elle nous confie plus haut ? Quand l’issue du match doit vous permettre de démontrer que vous êtes quelqu’un de bien et que vous méritez d’être aimé, comment faire autrement que d’avoir la défaite en horreur ?
La deuxième : la haine des sportifs pour la défaite est souvent mise en avant dans leurs déclarations, quels que soient leur niveau, leur discipline… Faut-il nécessairement être un athlète pour détester la défaite ? Mais enfin… existe-t-il des gens qui aiment échouer ? Il paraît toujours rassurant pour les journalistes, les supporters, l’entourage… d’entendre ou de lire que tel joueur de tennis, de rugby, de football refuse l’idée de perdre… Serait-il de bon ton de le signaler ? Affirmons-nous cela pour nous rassurer, imaginant qu’il suffit de haïr la défaite pour la repousser ? Je me souviens d’un article datant de quelques semaines dans lequel M.Chamakh expliquait que Laurent Blanc avait appris aux Girondins « la haine de la défaite »… Cela leur a-t-il permis de s’en protéger ces derniers temps. Pensez-vous qu’un champion comme R.Nadal (récent vainqueur du tournoi Monégasque), souvent décrit comme un guerrier aime échouer ? Cela l’a-t-il pour autant empêché de devoir attendre onze mois avant de gagner à nouveau un tournoi ? La défaite existe, nous l’avons tous rencontrée. Pas sûr qu’il suffise de la détester pour l’éviter.
Riedrich, Y. (2009). Laissez-moi jouer . Editeur : Chiron.
