Garder un cœur ouvert à tous : Père André Juès- février 2005

article dans sa langue originale

Aumônier de l’Ecole de Provence depuis plus de trente ans, le Père André Juès a célébré son jubilé sacerdotal à Notre-Dame de la Garde en septembre . Rencontre avec un jésuite plein d’humour et un brin provocateur.

- Parole de catéchiste :
« travailler avec le Père Juès, c’est un vrai régal ! » L’aumônier se considère, lui, comme « un des fossiles de l’établissement ». Il n’avait pourtant pas imaginé ce parcours : « J’avais eu comme un appel pour des jeunes délaissés, et toute ma vie, je me suis occupé des "bourges", comme ils disent… Ça m’a posé un problème de conscience.
Mon provincial m’a dit : reste là, mais ouvre-les aux difficultés des autres. »

- Une exigence intellectuelle
C’est pendant la débâcle de 1940 qu’il a reçu un choc : « Les détresses que j’ai vues ont commencé à me travailler… » Devenu cadre dans les Chantiers de Jeunesse,
il est en contact avec des jeunes en difficulté. « Ils m’ont fait réfléchir : je pouvais peut-être me rendre utile en aidant tous ceux qui sont dans la mouise. » _ Un jour, il frappe à la porte du noviciat de la Compagnie de Jésus, attiré par « un certain standing intellectuel. Et puis les Jésuites étaient répandus dans le monde entier, on pouvait partir en mission. Je l’aurais fait volontiers. » Il ne partira pas, mais poussera ses études assez loin, « Bac + 14 ! ».
Pendant les années de séminaire, il est « plongé dans un milieu de jeunes à l’aumônerie de l’Enseignement public à Lyon, mais ce n’était pas une vocation. »
Il sera préfet des études et directeur de différents établissements avant de revenir définitivement à Marseille, sa ville natale, en 1973.

- Son rôle d’aumônier
A Provence, André Juès se voit un peu « comme un assistant social. J’ écoute beaucoup de confidences. J’ai un optimisme de fond, mais je constate une déstructuration de la société
telle que nous l’avons connue, et ce sont les enfants qui en font les frais. Il y a des gosses qui portent des poids terribles. On les voit changer en quelques jours quand la famille vacille. L’essentiel, c’est de leur montrer la tendresse de Dieu, même s’ils sont dans une situation épouvantable, leur dire qu’ils sont quand même aimés. »
Les gamins, comme il les appelle, l’aumônier en parlerait pendant des heures :
« Je les prends comme ils sont, ni meilleurs ni pires qu’avant : c’est une des règles d’or dans la pédagogie de la Compagnie. Ne pas projeter sur eux un idéal, mais partir du point où ils en sont pour les aider à progresser. C’est ce qu’on appelle chez nous le magis, l’excellence, mais qui ne doit pas être une excellence pour soi. Mon boulot est de leur apprendre à devenir des hommes et des femmes pour les autres. »
Admiratif, le Père Juès constate que « ces jeunes ont bien plus de résistance et de ressources qu’on ne croit, quand on voit le régime qui leur est imposé sur le plan scolaire.
Les 35 heures pour eux, c’est de la rigolade. Ils semblent matérialistes, mais, en même temps,
il y a en eux un creux qui ne demande qu’à être rempli, à condition qu’on tape juste
et qu’on trouve le chemin de leur cœur. Ils sont très sensibles aux témoignages et à la parole évangélique quand elle leur est racontée. »
Il leur dit souvent : « Vous êtes nés à poil, et vous repartirez à poil. Ce qui va compter,
c’est ce que vous aurez dans le cœur, ce que vous aurez fait de bien.
Et je leur cite le Jugement dernier dans Matthieu. Ça passe, à condition de ne pas leur dire simplement qu’il faut être pauvre pour être heureux ! »

- Un incurable optimisme
L’aumônier ne vit pas sur ses acquis. Il travaille l’Ecriture, lit beaucoup,
« tout ce qui touche à l’éducation, Boris Cyrulnik, parce que je crois à la résilience,
des livres de théologie, La Croix, le meilleur quotidien français, Titeuf , Phosphore et Okapi,
parce que ça intéresse les jeunes. Je lis ce qu’ils lisent et je vois ce qu’ils voient.
Il faut se tenir constamment au fait de ce qui les passionne, de ce qui les défrise,
comme ils disent, sinon vous ne passez plus la rampe. »
A ceux que l’évolution de la société et de l’Eglise déconcerte, le Père Juès,
avec son « incurable optimisme » oppose la confiance : « Un autre monde est en train de surgir.
Ce n’est pas une dégringolade, c’est une mue…
Dans cent ans, l’Eglise aura un autre visage, ce sera quelque chose de totalement nouveau,
dont nous ne voyons que l’amorce. »
André Juès est heureux de la vie qu’il a eue : « Dans la vie religieuse, si on ne se sent pas plus homme ou plus femme, c’est qu’on a loupé le coche.
J’ai connu quelques ratatinés, mais aussi des prêtres et des religieux animés d’une joie profonde. La vie religieuse vécue correctement doit vous faire apparaitre comme quelqu’un à l’aise dans ses bottes. »
Aujourd’hui, « tout ce qui me reste à vivre est du supplément, une grâce de Dieu.
Alors, autant me rendre utile au service des autres, tant que j’en aurai la force et le courage,
en essayant de garder un cœur ouvert à tous parce qu’il a été donné à Dieu. »

Dominique Paquier-Galliard
1er février 2005

Mis à jour le mercredi 29 avril 2009