Maman, tu m’ouvres un compte Facebook ?

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Une enquête menée par Laure Belot et parue dans Le Monde du 26 avril 2011 :

Une bouille d’ange, de grands yeux bleus et des cheveux roux, Mathias affiche ses 11 ans sur Facebook depuis décembre 2010 à grand renfort de photos avec ou sans copains. Mathias a 11 ans, officieusement, car sur Facebook, il a déclaré en avoir 15 afin de pouvoir créer un compte. Sur le réseau mondial, dans la "déclaration des droits et responsabilité" que chacun des usagers doit signer, l’avertissement est clair : "Vous n’utiliserez pas Facebook si vous avez moins de 13 ans."

Vue des cours d’école, la réalité est tout autre. Mathias affiche ainsi 350 amis, dont "plus d’une centaine", estime-t-il, est du même âge que lui. Sa mère, avocate, a tenté, en vain, de résister à la pression. "C’était un harcèlement quotidien depuis la fin du CM2, explique-t-elle. Il m’affirmait : "Tout le monde y est, j’ai l’air d’un naze."" La jeune femme avoue avoir "craqué" en décembre 2010, une fois mise devant le fait accompli : son fils était déjà sur Facebook depuis deux mois, au moment de son entrée en 6e, "en squattant le compte d’un copain de classe". C’est la mère du garçon en question qui l’a mise au courant.

La situation de la mère de Mathias n’a rien d’exceptionnel. Après l’inévitable question "A quel âge doit-il avoir un portable ?", les parents s’interrogent sur l’attitude à adopter face au réseau social mondial. Mon enfant est-il sur Facebook ? Dans la négative, à quel âge dois-je lui donner la permission d’y être ? Dois-je et puis-je y mettre des garde-fous ?

Entre novembre et décembre 2010, l’institut Ipsos a sondé 552 femmes internautes, pour le compte de la société Internet WebMedia Group. A la question "A quel âge estimez-vous qu’un enfant peut aller sur un réseau social type Facebook ?", 74 % des sondées, pourtant accros au Web, ont répondu : "A partir de 15 ans". Ce conservatisme est bien éloigné de la réalité. En France, l’âge d’entrée dans le réseau pour un nombre croissant d’enfants se situe aux environs de 10 et 11 ans. En juin 2010, 55 % des 11 à 13 ans possédaient déjà un compte, contre 35 % en 2009, selon le baromètre Calysto réalisé auprès de 35 000 collégiens et lycéens. Les chiffres 2011 devraient être supérieurs.

C’est la perspective de passer en 6e et de perdre leurs copains de l’école primaire qui pousserait ces jeunes à vouloir rester en contact par l’intermédiaire du réseau. "Les enfants cherchent leurs repères, non pas chez l’adulte, mais dans la tranche d’âge qui leur est supérieure, commente le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. Si les 13-14 ans sont sur Facebook, alors les 10-11 ans vont vouloir y être." Et ainsi de suite. C’est ainsi que lors des vacances de février, Léa, 9 ans et demi, a demandé à être sur le réseau. "Elle n’est qu’en CM1, s’est étonnée sa mère. Je lui ai d’abord dit qu’on le ferait au moment des vacances de février. Tout bien réfléchi, je me suis rendu compte que cela était bien trop tôt."

Une chose semble évidente : la plupart des adultes paraissent dépassés par l’émergence de ce besoin inédit. "Tout va de plus en plus vite. Les parents n’ont pas pris la mesure des changements qui sont mobilisés par ces nouvelles pratiques, analyse Serge Tisseron. Ainsi, "friends", sur Facebook, ne veut pas dire "amis", comme on pourrait le croire mais "contacts". De nombreux adultes pensent que Facebook, c’est comme MSN (la messagerie instantanée de Microsoft) et que cela ne permet à leurs enfants d’entrer en communication qu’avec leurs proches. Ce n’est pas le cas."

Comme cette mère qui a autorisé ses deux filles, Charlotte, 11 ans, et Chloé, 12 ans, à ouvrir un compte en décembre. "J’ignorais que c’était interdit aux moins de 13 ans, reconnaît-elle. Je croyais que Facebook, c’était comme MSN. Maintenant, je regrette cette décision, d’autant plus que, ignorant l’enjeu, je n’ai pas prévenu leur père. Il m’a fait une scène car il était totalement contre."

Une fois activé le compte Facebook de leurs enfants, les parents naviguent à vue, se réconfortant et se rassurant par de petits signes. "J’ai été contente que Mathias me demande d’être son amie sur le réseau, ainsi qu’à sa nounou et à quelques-uns de mes copains adultes qu’il connaît", explique sa mère. C’est pour elle une manière de contrôler à distance son fils, qui reconnaît passer une heure et demie par jour sur le réseau social. "Un jour, j’ai vu qu’il s’était mis en scène façon clip vidéo avec de l’argent dans les mains. Je lui ai fait aussitôt supprimer la photo, se souvient-elle. Sa nounou m’a également alertée car une personne avait demandé à mon fils d’être son "ami". Le lien renvoyait sur un site porno."

Là aussi, le réseau d’adultes a joué, et Mathias n’a pas accepté cet "ami". Cependant, la plupart des enfants semblent ne pas se rendre compte des conséquences de leurs actes sur le réseau. Ainsi, Charlotte a voulu participer à un des multiples jeux que propose Facebook. "Il s’agissait de poser des questions automatiques à des amis de son cercle", explique sa mère. Résultat : l’oncle de Charlotte a reçu sur son profil la question "Qui est sensible au charme de Charles ?", et sa femme "Est-ce que vous croyez que Chantal tape les enfants ?"

Ces messages ont provoqué la colère des intéressés. "Je les comprends, c’est grave, reconnaît la mère. Imaginez qu’un collègue de Chantal découvre cette question sur son mur (sa page personnelle sur Facebook). Que peut-il penser ? Ce message ne va-t-il pas traîner ad vitam aeternam sur Internet, puisqu’il est apparu sur le réseau ?"

L’arrivée massive des 10-11 ans sur Facebook pose de nouvelles problématiques. "L’enfance est caractérisée par la transgression. C’est ce qui permet à l’enfant de grandir, note Serge Tisseron. Le problème n’est pas tant l’âge auquel un enfant accède au réseau que l’absence de préparation venant à la fois des parents et de l’école." Quant à cette dernière, le psychiatre regrette que l’institution n’explique pas le modèle économique du réseau social mondial, car "les données personnelles sont vendues à des entreprises à des fins publicitaires". Une réalité peu connue des jeunes, et qu’il faut révéler, selon le psychiatre, tout en expliquant ce qu’est le "droit à l’intimité".

Mis à jour le lundi 25 avril 2011