Marianne au risque de la méthode jésuite

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Marianne au risque de la méthode jésuite

Le nouvel Economiste du 27 août 2009 - N°1486 – © Nouvel Economiste 2009

Exercice spirituel national à mi-crise.

Marianne au risque de saint Ignace ! Quelle mouche a donc piqué le nouvel Economiste pour imaginer ce scénario : celui d’un père jésuite prenant la France par la main pour lui dire son fait dans le cadre des fameux “exercices spirituels” mis au point par Ignace de Loyola, il y a près de cinq siècles ?

Un prosélytisme rentré qui s’exprimerait soudainement au grand jour : non pas. Simplement, puisque l’époque l’invite, une tentative de raisonner autrement et de sortir — momentanément — des schémas de pensée usuels et des catégories d’analyse traditionnelles. Nul besoin d’adhérer à la quête de la révélation divine de chaque être — but suprême des pères — pour s’intéresser à l’apport considérable de la compagnie et — surprise — à sa modernité. C’est cette dernière et non pas ce bon vieux Charlemagne qui a jeté les bases de la pédagogie moderne. Quant à sa philosophie profonde — l’exercice en pleine conscience de la liberté responsable — elle est en pleine résonance avec l’inquiétude de l’individualisme contemporain. La démarche inspirée de la méthode ignacienne transposée ici à l’échelle de la Nation sera celle de l’agnostique qui juge l’arbre à ses fruits. Une récolte en dehors des sentiers battus. Morceaux choisis

Par Philippe Plassart / Le nouvel Economiste du 27 août 2009 - N°1486 – © Nouvel Economiste 2009


Avec notamment une méthode d’introspection si spécifique — celle de l’exercice spirituel mené à deux, un accompagnateur et le retraitant — qui a traversé les siècles. Au moment où l’élan des réformes — le momentum — semble faiblir dans l’Hexagone, un examen pointilleux sur les travers à corriger et les points forts à renforcer du pays serait particulièrement opportun. A la jésuite, c’est-à-dire sans flagellation, ni vanité. Mais la démarche jésuite ne se contente pas d’établir le constat : exigeante, elle indique les voies et moyens pour viser l’excellence, le “magis”, c’est-à-dire aller vers le meilleur non pas pour soi mais pour le mettre au service de la collectivité. L’outil essentiel ? Une pédagogie innovante qui mise tout autant sur le développement de l’individu que sur la dynamique de groupe. Où le théâtre, l’accompagnement scolaire, le “disputatio” (l’art de la dispute) ont par exemple toute leur place. Autant d’instruments d’une modernité surprenante qu’il est tentant de vouloir transposer à l’échelle d’une nation — la France — tant cette dernière apparaît fondamentalement minée de l’intérieur par le doute sur ses capacités à s’insérer dans la mondialisation. Un exercice de “coaching” spirituel. Celui-là même qui servait de viatique de survie aux premiers missionnaires de la Compagnie du XVIe siècle, partis à la conquête “des grandes découvertes” de la Renaissance avec l’optimisme chevillé au corps. Marianne (l’hebdo) annonçait au cœur de l’été, crise oblige, le retour du jansénisme, de ses valeurs et de son mode de vie. Les années austères après les années ostentatoires ? A voir. Pourquoi pas alors celui des jésuites ? Dans le monde sécularisé mais en crise que nous traversons, la quête de repères nouveaux se fait pressante. Or la compagnie née au début de la Renaissance reprend les couleurs de la modernité.

L’exception française, à modérer sans renoncer

“L’exercice spirituel — retraite d’une à plusieurs journées — opère une sorte d’arrêt sur image sur le parcours. Où en suis-je ? Telle est la question que se pose le retraitant avec l’aide d’un accompagnateur, ce dernier n’étant là que pour “cadrer” la démarche définie par Ignace de Loyola lui-même”, explique le père Henri Madelin. Cet examen, sorte d’autovigilance appliquée sur soi, rigoureusement balisé, ramène celui qui s’y livre au plus près de la réalité, l’invitant “à analyser ses courbes de vie” de façon à crever la bulle des illusions. Un travail de lucidité pour contrôler ses émotions et ne pas se laisser gouverner par les aléas de l’environnement et de sa psychologie. Et une démarche équilibrée qui ne verse — et c’est là tout son intérêt — ni dans l’auto- dénigrement, ni dans le narcissisme. Un exercice tout à fait approprié à l’échelle de la France minée à la fois par un doute — les Français ne sont-ils pas les champions du monde de la consommation de psychotropes — et en même temps par la perception forte d’être différents — meilleurs ? — des autres —, le fameux modèle français !

“Les Français peinent à réaliser qu’ils ne représentent plus que 1 % de la population mondiale et à peine 4 % du Pib mondial. Des chiffres provisoires car ces parts sont appelées inéluctablement à diminuer encore”, analyse Jacques Lesourne, sociologue. Et en même temps, la France se sent toujours comme porteuse des “valeurs universelles” héritées de la Révolution. “Sur beaucoup de sujets pourtant, le monde ne nous attend plus depuis bien longtemps. Prenons l’exemple des OGM. La réponse à cette question ne sera pas donnée dans le Gers et les cultures à base OGM se développent à travers le monde au rythme de 10 à 15 % l’an. Que cela plaise ou non aux Français.” Tel est bien le principal travers que pointerait l’accompagnateur à l’adresse de Marianne : un culte exagéré de sa singularité. Et derrière un refus tenace de s’en tenir aux réalités qui confine à une forme d’inconscience. “La France apparaît effectivement à nul autre semblable. Les fondements de sa république laïque sont uniques au monde – égalité- fraternité – mais ils sont gâchés par leur mise en œuvre trop laxiste”, analyse en substance Bertrand Hieaux. Sa capacité à se voiler la face ou à refuser d’obéir aux règles du jeu est grande : “Quand il y a un classement défavorable — par exemple le classement de Shanghaï sur les universités, on en crée un autre qui nous soit plus favorable. Ou bien, on invente le concept de “bon déficit” pour contourner la règle de Bruxelles des déficits inférieurs à 3 % du Pib”, relève le père Pascal Sevez, directeur du collège de Provence à Marseille. Un peu comme si les limites n’étaient fabriquées que pour être un jour ou l’autre être franchies. Autre travers : les Français ne cessent pas de se tourner vers la puissance publique. “Les citoyens sont animés en général d’une envie sincère d’évoluer et d’aller vers un mieux collectif mais ils ne prennent pas en charge cette réalisation à leur propre niveau et s’en délestent sur la puissance étatique pour l’accomplir à leur place. Or l’Etat en peut de moins en moins”, analyse Jérôme Vignon, haut fonctionnaire à la Commission européenne et président des Semaines sociales de France. La revendication d’égalité si forte se heurte souvent à celle de la liberté. “Le poids de l’individualisme est très fort. Il y a une sorte de rébellion permanente contre l’injonction de l’autorité”, analyse Jacques Lesourne. Argument repris par le père Henri Madelin : “Pouvoir se dégager du groupe, retrouver sa liberté, telle est la valeur suprême.” Dans l’exercice spirituel, l’accompagnateur s’empresserait de corriger cette vision négative. Il évoquerait les “moments de consolation” où l’individu a fait la démonstration par le passé de sa capacité à évoluer positivement, par exemple, pour Jérôme Vignon, les débuts de la Ve République, les premières semaines de l’alternance en 1981 ou les années de la présidence Delors à la Commission européenne. L’accompagnateur chercherait les points positifs à faire valoir. “Les Français ont des qualités spécifiques : le goût des perspectives longues, de l’intérêt général et du service public. Autant de notions qui nous sont très familières mais qu’on ne retrouve pas ailleurs où domine bien souvent les préoccupations de l’instant”, reprend Jérôme Vignon. Au fond, les Français manquent surtout de confiance en eux, d’où cette réticence à se comparer et s’évaluer, à se perdre dans de longs conciliabules sur les moyens au détriment de la définition des finalités et à se montrer au final arrogants, une idée n’étant en général recevable que si elle émane d’eux, tout cela marquant les traits d’une manque de maturité.


L’enseignement de l’autonomie responsable

Comment se bonifier et mûrir ? C’est ici qu’intervient le deuxième apport des jésuites avec leur non moins fameux enseignement. Ils ont pratiqué au sein des premiers collèges créés au 17eme siècle la véritable pédagogie moderne, instituant même le système des bourses. Père Gaël Guiraud dresse l’inventaire des mots clés de l’enseignement ignacien : esprit d’ouverture, exigence pour soi et pour les autres, sens du dépassement, vision des objectifs, et en résumé pragmatisme. Une énumération impressionnante quelque peu idéalisée ? On pourra lire plus loin les témoignages d’anciens élèves passés par les “jès”. Quoi qu’il en soit, ce programme est mis en œuvre par des moyens pédagogiques dont certains sont hérités directement du legs de saint Ignace. Idée maîtresse : on ne progresse qu’en affrontant les réalités. Et cela passe d’abord par la capacité à argumenter et à… écouter, le postulat étant qu’il y a toujours un bénéfice à attendre de l’échange. “Etre attentif au raisonnement de l’autre, du point de départ à son point d’arrivée, entendre ce qui peut-être n’est pas dit explicitement dans le discours : tel l’un des buts des “disputes” organisées à deux ou en tables rondes”, explique Pascal Sevez. Plus basiquement, l’exercice est aussi l’apprentissage de la gestion de son temps de parole. Monter une pièce de théâtre redevient aussi un classique. “Le théâtre est un moyen d’améliorer son expression personnelle mais aussi une façon de prendre conscience que dans un spectacle, le succès implique chacun dans la troupe”, explique père Gaël Giraud. L’approche collective, voilà une dimension que l’on n’attend pas nécessairement ici. Elle est pourtant bien réelle. Les uns avec les autres et pas l’un contre l’autre : ce n’est pas qu’un slogan. “Les élèves sont invités à travailler en binômes de façon à former des paires complémentaires. Cette logique peut être mise en œuvre jusque dans la constitution des chambrées dans les internats”, reprend le père. Cela n’empêche pas le préfet des études de pousser à l’émulation. “Inciter les élèves à se mettre dans la trace des meilleurs pour se dépasser fait partie de l’esprit”, explique père Pascal Sevez. L’ouverture aux autres s’élargit au monde extérieur. Les élèves des “prépas” trouveront le temps pour rendre visite à des personnes âgées ou malades. Une démarche qui n’a rien d’anecdotique. “Ce temps consacré à d’autres les ramène à une réalité humaine. Des face-à-face qui évitent de les voir devenir insupportables de vanité”, explique père Henri Madelin. Autre originalité : la reconnaissance des contre-pouvoirs dont la place est encouragée. Les délégués de classe deviennent les interlocuteurs privilégiés des préfets ainsi que les chargés d’ambiance et les chargés d’études. Le “préfet” réinvente l’esprit des corps intermédiaires, ceux qui manquent tant à la France qui ne brille pas par sa capacité à délibérer. “Une telle formation est un investissement sur le long terme. Il s’agit de mettre l’élève sur la bonne voie. La période la plus cruciale étant celle de la crise de l’adolescence et de l’orientation et du choix professionnel”, témoigne à nouveau le père Sevez. Car le jésuite, plus que tout autre religieux, cherche à tout prix à demeurer fidèle à sa vocation : s’inscrire dans la réalité du monde. “La spiritualité ignacienne invite à s’engager dans le monde tel qu’il est, dans sa complexité et ses contradictions, avec le souci de rester au contact des réalités du terrain et à la rencontre des autres”, témoigne Marc Mortureux, ancien directeur de cabinet au secrétariat d’Etat à l’Industrie ; dans le monde réel. Un traité du “bon discernement” ? Plutôt un ensemble de règles acquises pour aider à adopter la solution ou le comportement juste dans la vie. “L’éducation jésuite, ce n’est pas faire entrer dans un moule. Et attendre une performance prédéterminée et exigée de chacun uniformément. Elle considère chaque personne avec ses potentialités spécifiques. Dans la pédagogie jésuite, le temps est une valeur fondamentale, celui qui permet le mûrissement. Chaque étape s’appuie non pas sur une échelle de “bonnes notes” mais sur l’évaluation d’un comportement dans son ensemble”, explique Hubert Haenel, sénateur du Haut-Rhin, formé par les jésuites.


Recommandations à usage national

Tentons la transposition à l’échelle de la France et ouvrons la boîte à idées “ignacienne”. On trouve la trace jésuite dans bon nombre de mesures déjà prises, la plus évidente étant l’accent mis sur l’accompagnement scolaire dans la dernière réforme Darcos, de même les comités des Sages — ceux formés par exemple sur la bioéthique. Car les jésuites n’aiment pas que les choix soient guidés par l’émotion ou l’impulsion. “La diffusion du film Home, grand manifeste écologique, quelles que soient ses qualités, aurait dû être suivie par une prise de parole d’experts pour nourrir le débat et ne pas laisser le téléspectateur sous le choc des images”, regrette par exemple le père Henri Madelin. L’institution d’un service civil obligatoire — élargi à toute la population adulte active — en relève aussi. Il s’agit d’inciter fermement les uns et les autres à “casser le rythme” pour aller à la rencontre d’autres milieux et rompre momentanément avec son univers professionnel. L’accent mis sur les bienfaits dans l’éducation de la pratique du sport — technique connue pour évacuer le stress — vise plus large comme le font régulièrement les jésuites : remettre de l’ordre dans son désordre personnel. A leur façon, les jésuites ont aussi inventé la technique du “double minded” (le double regard), solution mise en avant pour assurer une régulation efficace. “Les jésuites partent toujours à deux en mission. Cette formule du “socius” a été instituée dès l’origine par souci d’efficacité opérationnelle”, rappelle Gaël Giraud. Fidèle à leur place dans la cité, “ni pour, ni contre, mais avec”, les jésuites contemporains sont d’ardents partisans de l’engagement en politique. “Il faut lutter contre le scepticisme à l’égard des projets collectifs. Nous organisons chaque année un session de formation, “la politique, une bonne nouvelle”, ouverte aux jeunes adultes”, explique Gaël Guiraud. Tout un programme qui montre que les jésuites — minoritaires oubliés et adeptes de la discrétion — n’ont peur de rien. Hier péjoratif, demain moderne ? Cultiver l’ambiguïté : ce reproche a longtemps été fait aux jésuites. “Dans cette volonté de se mouvoir dans le monde tel qu’il est et non qu’ils voudraient qu’il soit, les jésuites font preuve, il est vrai, d’une certaine souplesse et d’un refus de l’intransigeance”, explique Jérôme Vignon. L’autre nom de l’ouverture.


Avis d’experts [Extraits]

Qu’avez-vous retiré de votre formation chez les jésuites ?


Xavier Fontanet, PDG d’Essilor International

“Le pouvoir comme service et non comme puissance” 40 ans plus tard et l’expérience professionnelle aidant, je retiens trois éléments. En premier lieu, dans les classes préparant à des concours où chacun se retrouve seul le jour de l’examen, les Pères jésuites arrivaient à maintenir un esprit d’entraide. Rien à voir avec l’ambiance dans certains établissements où l’esprit de rivalité pousse les élèves à déchirer les pages des ouvrages… une attitude au demeurant stupide puisque c’est la concurrence de l’extérieur qui compte. Le management d’Essilor privilégie cet état d’esprit en misant sur des équipes solidaires en interne pour faire face à la concurrence dans le monde entier. Le deuxième enseignement est l’apprentissage de l’écoute qui est la très grande force des jésuites. Savoir écouter, c’est d’abord s’assurer de la bonne compréhension de ce que votre interlocuteur vous dit, surtout quand cela vous est de prime abord désagréable. Beaucoup de problèmes naissent d’une mauvaise interprétation, d’autant plus que le sens des mots est de moins en moins connu. Mais il faut plus : une écoute d’une intensité telle qu’elle permette à l’interlocuteur d’être en confiance, de se sentir plus intelligent. De façon à “susciter” la personne afin qu’elle exprime le fond de sa pensée. Troisième acquis : la démonstration que le pouvoir est le service et non la puissance, comme une vision marxiste a cherché à le faire croire. Les Pères jésuites m’ont fait sentir très tôt cette dimension et mon expérience en tant que chef d’entreprise m’a montré par la suite toute sa pertinence. Le “pouvoir” n’est pas aux mains d’une direction : ce sont les clients, les concurrents qui l’exercent. En réalité, la direction d’une entreprise assure l’équilibre le plus harmonieux possible entre la “communauté” formée par les actionnaires, les fournisseurs, les salariés, les clients et les autorités publiques. Cette conception est la seule à mes yeux qui permet de durer car elle fait toute sa place au progrès par l’apprentissage des situations alors que le pouvoir enferme l’individu dans ses certitudes. L’entreprise navigue sur la mer et quand “la mer change”, on ne lutte pas contre elle, on s’y adapte.


Hubert Haenel, sénateur du Haut-Rhin

“Ils n’enseignaient pas, ils éduquaient. Ils nous apprenaient à vivre dans tous les sens du terme” Je dois beaucoup aux jésuites. Ils n’enseignaient pas, ils éduquaient. Ils nous apprenaient à vivre dans tous les sens du terme. Les jésuites dans leur diversité, que j’ai côtoyés de longues années, m’ont d’abord ouvert à cette connaissance de soi qui permet de développer le meilleur de soi-même, ses dons et talents. C’est là le fondement de l’exercice de la liberté dont découle toute responsabilité. Les jésuites m’ont aussi appris l’ouverture à l’autre et au monde, à avoir confiance en l’avenir. En un mot, l’optimisme non pas béat, mais raisonné qui repose sur les ressources que l’on sait pouvoir trouver en soi et autour de soi. La pédagogie jésuite reposait sur la solidarité entre les générations. Nous ne sommes pas seuls. Nous passons le témoin. Ils m’ont appris qu’il faut d’abord compter sur soi-même au lieu d’attendre tout des autres. Ce que j’ai appris auprès des jésuites m’a permis de faire de la politique sans qu’elle ne “m’abîme” et de ne pas succomber aux tentations du microcosme. Ils m’ont aidé à prendre du recul par rapport aux événements. Ils m’ont appris qu’il fallait mettre tout projet en perspective dans une vision d’ensemble et sans cesse donner et redonner du sens. Tout ce que j’ai reçu m’oblige à donner à mon tour aux autres, en particulier aux jeunes.


Le nouvel Economiste du 27 août 2009 - N°1486 – © Nouvel Economiste 2009

Mis à jour le lundi 31 août 2009