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Ecole de Provence
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Nos adolescents accros aux jeux dangereux

Cinq élèves arlésiens ont respiré de l’Eau écarlate pour faire une expérience. D’autres se provoquent des malaises ou reproduisent des prises de catch. Parents et enseignants tirent la sonnette d’alarme

Le jeu "du foulard" est très pratiqué dans la région.

"Trente secondes de bonheur", "rêve bleu", "rêve indien", "jeu du cosmos", derrière ces noms un brin oniriques se cache parfois un véritable cauchemar qui peut conduire au coma voire à la mort. Par asphyxie, suffocation ou strangulation, l’adolescent cherche à atteindre "le nirvana".

En freinant l’irrigation sanguine du cerveau par compression de la carotide, du sternum ou de la cage thoracique, il se provoque "des sensations intenses" et "des visions pseudo-hallucinatoires"."Certains jeunes ont pratiqué ces jeux de non-oxygénation sous la contrainte ou la pression d’un groupe, rapporte la direction générale de l’enseignement scolaire. Mais l’enfant peut aussi reproduire seul l’étranglement grâce à un lien quelconque, avec un risque accru de strangulation ou de pendaison."

Les exemples les plus courants dans la région sont les jeux de "la tomate" ou "du foulard", dont la pratique intensive peut entraîner une réelle dépendance. Les joues rouges, des traces sur le cou, les oreilles qui bourdonnent, de violents maux de tête, une soudaine agressivité... sont autant de signes qui peuvent alerter les parents à la participation active, ou subie, de son enfant à ces "jeux de non-oxygénation".

S’il rentre souvent avec les vêtements déchirés, des traces de coups sur le corps, refuse d’aller en classe, présente des troubles du sommeil... il peut être la victime, consentante ou contrainte, de "jeux d’agression", très en vogue dans les cours de récréation mais qui sont de véritable guide de "torture" entre adolescents.

"Le cercle infernal", "la cannette", "le petit pont massacreur", "la tatane"... ont tous la même règle de base : un objet est lancé au sein d’un cercle de jeu et le malheureux qui ne le rattrape pas est roué de coups par les autres.

La violence du groupe s’abat parfois de façon arbitraire, sans que la victime n’ait donné son accord. Là, il n’y a même plus d’enjeux. C’est le hasard qui frappe. Comme au "jeu de la mort subite" ou "de la couleur" qui consiste à humilier et à battre toute la journée un enfant qui porte des vêtements de la couleur désignée le matin.

Tout aussi cruel, le "jeu de Beyrouth" : si la proie ne connaît pas la capitale du Liban, elle est frappée sur ses parties génitales. "Des petites filles ont été déflorées à cause de ce jeu, s’alarme Magali Duwelz, présidente de l’association "SOS Benjamin". Si les blessures physiques peuvent être importantes, les dégâts psychologiques sont aussi énormes."

Laetitia Sariroglou

Benjamin est mort en ayant l’impression de jouer

De son terrible malheur, elle a fait un combat exemplaire. Pour que d’autres familles ne connaissent pas pareil drame. Isabelle Thomas habite Simiane-Collongue, près d’Aix-en-Provence. Elle a perdu son enfant Benjamin il y a dix ans, des suites du jeu du foulard, l’un des premiers cas mortels en France de cette pratique violente consistant à compresser les carotides pour éprouver des sensations fortes et des visions hallucinatoires.

"On ne se doutait de rien", témoigne-t-elle. C’était en mars 1999. À l’époque, Isabelle Thomas, son mari et leurs six enfants sont installés à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). Benjamin, le 4e de la fratrie, a 14 ans et demi, il est en classe de 3e. "C’était un enfant très sportif, il était classé au tennis, avait un bon handicap au golf, il était capitaine de son équipe de hand, il disputait régulièrement des matches avec son école, explique Mme Thomas. Il ne posait aucun problème particulier, ni dans la famille, ni à l’extérieur. Il était plein de vie et d’envie."

Pourtant ce jour-là, sa soeur le découvre allongé sur le lit, inanimé, un lien serré autour du cou. "Son cerveau, privé d’oxygène pendant quelques minutes, était atteint, il est mort quelques heures plus tard à l’hôpital de Lille d’un arrêt cardiaque, explique dignement sa maman. Il a été happé en pleine adolescence en ayant l’impression de jouer. Il a dû apprendre ce jeu avec certains de ses copains. Il n’en avait jamais parlé à ses frères et soeurs. Il était insouciant. Malgré sa maturité, il pensait qu’il était invincible. S’il avait su qu’il pouvait en mourir, il ne l’aurait jamais fait, il aimait tellement la vie."

Voilà pourquoi, depuis, Isabelle Thomas milite au sein de l’Association des parents d’enfants accidentés par strangulation (Apeas), créée en 2000 par Françoise Cochet et qui réunit des familles ayant perdu un fils ou une fille à cause du jeu du foulard. Vice-présidente et déléguée régionale en Paca de l’Apeas, elle explique dans les mairies et les établissements scolaires la dangerosité de ces jeux : "Il ne faut rien cacher aux enfants pour leur faire prendre conscience du danger. Et les parents doivent les surveiller, ne pas leur laisser un libre accès à internet, où ils peuvent trouver les pires tentations. Ce sont des conseils simples, qui peuvent sauver des vies".

Laurent Léonard

Source : La Provence du 1er octobre 2009