A un quart de siècle d’écart, Jean-Pierre Chevènement
et Luc Chatel ont occupé les mêmes postes : ministre de l’industrie
puis ministre de l’éducation.
Si l’on ajoute à ces parcours parallèles le fait que tous deux sont des
élus de villes moyennes du quart nord-est du pays, cela créerait
assez de similitudes pour que le quadra et le septuagénaire discutent
de cette société qu’ils contribuent à façonner.
Derrière le respect et l’estime qui lient les deux hommes, l’entretien mené par le journaliste Nicolas Beytout fait affleurer tout ce qui
sépare l’élu de droite et l’homme de gauche ; le haut fonctionnaire et le
pur produit de l’entreprise privée.
Cela n’empêche pas le dialogue d’avoir lieu, et fait même la richesse des 238 pages d’entretiens où les idées se rencontrent, se heurtent
et se répondent aussi. Le débat politique n’y vire jamais à une guerre
des petites phrases,mais confirme bel et bien deux visions du monde.
Bien sûr que Jean-Pierre Chevènement a du mal à entendre que
« la méthode managériale est nécessaire dans ce ministère »,
comme Luc Chatel le lui explique. Et l’élude Belfort ne se prive pas de
souligner que tout cela est bien « libéral » à ses yeux.
Evidemment, Luc Chatel tacle l’ex-PS sur le lien un peu distendu des enseignants avec ce parti, depuis le passage de Claude Allègre au ministère. « En dix ans, le parti socialiste n’a pas vraiment réussi à renouer avec ce qui était un des bastions de son électorat. Il n’a pas fait de propositions nouvelles majeures sur l’école… », lance le ministre
de l’éducation.
Mais par-delà une polémique de bon ton, chacun des deux
ministres expose sa philosophie de l’école. Si celle de Jean-Pierre
Chevènement est bien connue, celle de Luc Chatel l’était moins.
L’école idéale du ministre Les interventions récurrentes du chef de l’Etat dans ce champ – qu’il a quasiment annexé – avaient eu tendance à masquer la pensée globale de Luc Chatel. Avec ce livre, il dévoile son école idéale et les leviers qu’il estime essentiels d’actionner pour réformer le mammouth.
Du pur « libéral », très en phase avec l’Elysée, mais amené avec
conviction, sincérité et méthode. De son discours, trois angles d’attaque émergent : un nouveau statut pour les enseignants, plus d’autonomie pour les établissements et une révision des rythmes scolaires.
Et une vision finale : « Les parents décident librement de l’établissement de leur enfant sur la base d’un échange avec la communauté éducative, avec les profs, avec le chef d’établissement. Pour moi,c’est le monde idéal de l’éducation ». Un modèle très « chatélien », quand le président du MRC voudrait une tout autre évolution et s’inquiète du mal-être des enseignants. « Quel projet leur
apportez-vous ? Vous leur parlez d’autonomie des établissements,
vous supprimez des postes… Ça ne donne pas forcément le moral aux
enseignants. Ils ont le sentiment d’un certain gâchis. L’école a
besoin d’être tout entière portée par un projet conquérant. Aujourd’hui,
excusez-moi, ce n’est pas le cas. Oh, je ne dis pas que vous ne
vous débrouillez pas bien pour passer à travers les gouttes… » Joli compliment dans la bouche d’un ex-détenteur du maroquin.
Entre ces pans de théorie, le livre laisse aussi place à quelques
confessions. Ainsi Luc Chatel y avoue qu’à tous les rendez-vous
officiels de ce ministère, ce qu’il a préféré en trois années, c’est la
remise des prix du concours général. « La plus belle cérémonie à laquelle j’aie participé en trois ans. » Un grand moment d’élitisme républicain que les deux débatteurs plébiscitent à l’unisson.
Article de Maryline Baumard paru dans Le Monde du 1er septembre 2011
Le monde qu’on leur prépare Entretiens croisés dirigés par Nicolas Beytout Luc Chatel, Jean-Pierre Chevènement Plon, 238 pages

