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Ecole de Provence
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La contribution de Saint Ignace

A l’occasion de la Semaine de réflexion sur l’actualité de la vocation monastique ou religieuse à Taizé, le Père Adolfo Nicolàs, Supérieur Général des jésuites, évoque la contribution de Saint Ignace.

PÈRE ADOLFO NICOLÀS, SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DES JÉSUITES

La contribution de Saint Ignace

LE CHEMIN, LA VÉRITÉ ET LA VIE
Je vais parler en anglais, non pas parce que ce serait proche de l’espagnol mais parce que j’y suis habitué. Et je vais parler debout. Je ne voudrais pas m’endormir pendant ma propre intervention ! J’ai pensé qu’au lieu de parler des jésuites – Sœur Maria Chiara peut en parler beaucoup mieux que moi – j’allais plutôt parler de ce que St. Ignace souhaitait à son époque et même maintenant, ce qu’il attendait de la vie religieuse ; vous m’excuserez si je mélange les choses ignatiennes avec des choses asiatiques. J’ai passé quarante-huit années en Asie, la plus grande partie de ma vie. Et je me souviens de l’évêque Hamao, qui était président pour un temps de la conférence épiscopale du Japon. Comme on lui demandait pourquoi le christianisme ne se développait pas au Japon, il répondit : » Jésus a dit,’ Je suis le chemin, la vérité et la vie.’ La plupart des spiritualités asiatiques sont des spiritualités du chemin. Comment devenir plus profond, comment prier, comment se concentrer, comment garder son équilibre ? Le yoga est un chemin. Le zen est un chemin de concentration. Le judo est le chemin des faibles, utilisant la force des forts. Le tao est un chemin. Donc la plupart des spiritualités et des religions de l’Asie, sont des chemins. Mais, poursuivait-il, la plupart les missionnaires occidentaux sont venus en parlant de la vérité. C’est ainsi que nous ne nous sommes jamais rencontrés. Et peut-être est-ce là une des raisons pour lesquelles le Japon n’est pas devenu très chrétien. » ? Quand j’ai entendu cela je me suis demandé quelle part en était vraie. Maintenant je suis sûr qu’il y a beaucoup de vrai dans ces réflexions.

Les Européens vous disent de pardonner. Les Asiatiques demandent : mais comment est-ce que l’on devient une personne qui pardonne ? Comment pouvez-vous changer vos sentiments ? Comment vivre vos relations familiales si le refus du pardon fait partie de l’éthique ou des principes familiaux ? Les Européens vous disent d’avoir les sentiments mêmes de Jésus-Christ et ils écrivent un livre à propos de ce que sont les sentiments de Jésus-Christ. Les Asiatiques disent : mais comment pouvez-vous avoir les sentiments de Jésus-Christ ? Comment ? Comment allez-vous être transformé ? Comment allez-vous être changé ? Ainsi, je vois qu’il y a une grande différence d’approche. Et, à mon avis, St. Ignace était plus proche des Asiatiques que des Européens, parce il était concerné par la méthode, par le « comment faire » : comment changer, comment s’approfondir, comment devenir meilleur, comment grandir en Christ. « Comment », c’est la question-clé pour St. Ignace. Et il trouva une méthode, un chemin, et c’est cela qu’il a voulu faire connaître. D’abord aux jésuites, et ensuite à toute l’Église. Dans mon ministère j’ai à voyager quelque peu. Et plus je voyage et plus je vois à quel point l’évêque Hamao avait raison. L’Asie, c’est le chemin. L’Europe et les États-Unis sont intéressés par la vérité, comment la définir, comment l’expliquer. L’Afrique et l’Amérique Latine sont la vie, et ils maintiennent des valeurs oubliées en Europe depuis longtemps. Ils conservent les valeurs de la famille, des enfants, la valeur de l’amitié, du consensus, les valeurs de la communauté et du développement, etc… Ainsi je pense que l’archevêque Hamao avait raison. Nous avons besoin du monde entier pour trouver la plénitude du Christ.

LE CHEMIN DE LA SAGESSE
Durant ces dernières années, j’ai été fasciné par l’idée de la sagesse. Je pense que la sagesse précède le sentiment religieux. Et vous ne pouvez pas trouver plus d’hommes sages qu’en Asie. L’Asie est pleine d’hommes sages : Confucius, Bouddha, les mystiques des Upanishads, Mencius, Lao Tse, dans chaque pays il y a une liste. La sagesse est l’œuvre de l’Esprit de Dieu. Je suis convaincu que nous avons besoin de cette sagesse. Pas seulement pour nous ouvrir et nous rendre heureux d’être ouverts et heureux d’apprendre sans cesse. Mais parce que nous avons besoin de la plénitude du Christ, et cette plénitude du Christ vient de toute la sagesse que nous parvenons à recevoir. Je pense que ceci devrait changer notre approche de la mission. Nous étions si désireux, et je peux parler de mes propres insuffisances et de mes propres erreurs, nous étions si désireux de communiquer ce que nous avions vu en Europe que nous n’avons jamais écouté. Nous ne nous sommes jamais assis pour écouter : qu’est-ce qu’ils ont déjà et qui pourrait être leur contribution ? Quelle est la sagesse humaine qu’ils pourraient partager avec nous ? L’Esprit de Dieu a été à l’œuvre pendant des siècles. Peu après mon arrivée au Japon, j’ai entendu dire que Dieu avait été là bien avant que les missionnaires n’y arrivent. Et je suis convaincu que c’est ainsi. Dieu a travaillé, très activement, dans la sagesse, dans les traditions, et dans la culture de ces peuples.

Avant d’aller aux Philippines, la dernière chose que j’ai faite au Japon a été de coordonner, avec un autre théologien japonais, une discussion sur la parabole du semeur, le semeur qui va semer la semence. Il y avait deux commentaires, l’un par un missionnaire franco-polonais et un autre par un franciscain japonais, un bibliste. Le missionnaire présentait la vision traditionnelle où le semeur est le missionnaire et il sème la Parole de Dieu, et ainsi de suite. Le Japonais, lui, a dit que ce n’était pas la bonne interprétation. Dieu est le semeur. Et si vous lisez attentivement le Nouveau Testament, vous verrez que le semeur c’est le Christ. Il sème dans le cœur des gens. Et le missionnaire, lui, il arrive pour la moisson. Ce qui change la perspective. C’est pourquoi, quand le missionnaire arrive et prêche, il trouve qu’il y a des gens qui répondent à la Parole de Dieu, parce qu’ils ont déjà la Parole de Dieu dans leur cœur. C’est pourquoi ils répondent. Et c’est cela la moisson. Le missionnaire ne va pas dans un désert. Il va trouver des gens qui ont déjà été en contact avec Dieu et Dieu a été au travail en eux de beaucoup de manières. Je pense que ceci est très important. C’est pourquoi, nous nous demandons : quelle est la contribution d’Ignace ? Ignace aurait été très à l’aise en Asie. Pas seulement parce que les Asiatiques sont très accueillants, et nous y sommes très à l’aise, mais parce qu’ils pensent d’une manière qui aurait paru très familière à Ignace. Parce que c’est le chemin de la sagesse, le chemin pour pénétrer dans la réalité, pour retourner à la réalité.

LA CONVERSION DU SUBCONSCIENT
Permettez-moi de vous donner un autre exemple. Pas d’Ignace mais de quelqu’un de plus actuel et que certains de vous connaissent peut-être, particulièrement les Canadiens : le Père Bernard Lonergan. Désolé de donner des exemples tirés des jésuites, mais c’est là ma source. Le Père Lonergan a fait une très bonne étude sur notre manière d’atteindre la vérité (nous sommes toujours concernés par la vérité). Il a tenté ce que St. Ignace tentait : rendre complète la personne. Il a dit que pour être complet il vous faut passer par trois conversions : conversion intellectuelle, conversion morale, et conversion religieuse. Il a utilisé pour cette dernière l’expression « tomber amoureux ». Vous touchez à l’amour avec Dieu et tout change. Vous êtes tombés amoureux de Dieu.

Et puis il y a la conversion intellectuelle. Qu’il exprime en trois phases. Premièrement, observez, regardez la réalité, parce que la réalité est le terrain où nous allons discerner la volonté de Dieu. Observez, soyez intelligent, et soyez conséquent. Toutes ces choses ensemble. C’est cela la conversion intellectuelle. Vous ne portez pas de jugement venus de nulle part. Vous essayez d’être conséquent avec ce que vous comprenez de la réalité ; c’est pourquoi il vous faut être un observateur et pas juste quelqu’un qui suit les rumeurs. Vous ne suivez pas les rumeurs, vous êtes attentif à la réalité. Vous essayez de trouver la réalité solide et ensuite vous essayez d’être intelligent et de voir les relations dans la réalité. Et alors vous êtes conséquent et vous pouvez porter des jugements : « Ceci est vrai. Ceci n’est pas vrai. » C’est cela la conversion intellectuelle et ensuite vous êtes responsable et vous portez des jugements moraux. Des jugements moraux qui conduisent à l’action. Vous agissez. Vous répondez à la réalité, cette réalité que vous avez comprise, de façon responsable.

C’est cela la synthèse de Lonergan et alors un de ses disciples, un Américain, Robert Doran, a dit : « Il manque là quelque chose et quelque chose de très ignacien. Vous devez être observateur, vous devez être intelligent, vous devez être conséquent, mais vous devez aussi être libre. » Et c’est là qu’intervient la conversion du subconscient. Parce que, comme nous l’avons entendu hier dans l’intervention de Soeur Angelika, pour être compatissant vous devez être spontané. La véritable compassion est celle qui est spontanée. Elle vient du cœur. Ce n’est pas de dire « Je dois aimer mes ennemis et donc je vous aime. » Non, personne ne voudrait entendre une telle parole. Cela vient spontanément parce que vous êtes amoureux. Lonergan avait raison, mais Doran ajoute : vous devez être libre. Et pour être libre, vous devez convertir votre subconscient. Ainsi, spontanément, vous devenez quelqu’un de bon. Spontanément vous devenez quelqu’un qui aime. Spontanément vous devenez une personne de communauté, ce que justement nous apprenons à Taizé. Spontanément vous devenez comme le Christ. Parce que si ce n’est pas spontané cela devient raisonné, raisonnable, ce qui n’est pas nécessairement ce que nous souhaitons. Par conséquent, cette conversion de nos sentiments, même des sentiments cachés, est essentielle.

C’est pourquoi, incidemment, mon prédécesseur et moi-même avons toujours eu des doutes à propos du discernement communautaire. Jusqu’à quel point une communauté est-elle libre ? Jusqu’à quel point un groupe est-il libre ? Jusqu’où pouvez-vous être sûr qu’un groupe est libre de changer quelque chose, ou de laisser aller ? Je suppose qu’il y a là un problème qui, à Taizé, ne sera jamais définitivement résolu. Comment est-ce qu’une communauté peut continuer de promouvoir la simplicité, le détachement, la liberté qu’une vie de communauté demande ? C’est pourquoi il est difficile de prendre des décisions dans un groupe, parce qu’il y a dans le groupe des forces contradictoires, il y a dans le groupe quelqu’un qui ne veut pas perdre quelque chose qu’il juge très bon. Et cela tire le groupe dans une certaine direction. Ainsi, Doran a dit que ce qui manquait dans Lonergan, c’était la liberté, la liberté de la personne que nous considérons comme si importante.

ACCORDÉS À LA MUSIQUE DE L’ESPRIT DE DIEU
Et alors, quelle est la contribution de St. Ignace ? Je pense que St. Ignace voulait transmettre à d’autres ce qu’il avait lui-même expérimenté. Il avait fait l‘expérience de devenir un homme libre. Il était devenu libre et il avait trouvé une méthode. Et il voulait permettre à d’autres d’utiliser cette méthode. C’est pourquoi il nous a laissé le petit livre des Exercices. Je ne fais pas de publicité pour les Exercices. Mais je pense que ce qu’Ignace voulait c’était rendre les gens libres. Et, parce qu’il l‘avait expérimenté lui-même, il a dit : voici un chemin de liberté, un chemin qui touche au plus profond de vos sentiments, où l’Esprit de Dieu travaille. Ensuite vous pourrez chercher la volonté de Dieu, ce que nous tous ici, sans exception, nous recherchons. Les Russes, les Grecs, les protestants, les catholiques, nous cherchons tous la volonté de Dieu. Pas de distinction entre nous.

Ce que St. Ignace cherchait par-dessus tout c’était de discerner la volonté de Dieu, et il avait trouvé une méthode qu’il voulait transmettre à d’autres. Ainsi, disait-il, soyez accordés, soyez en harmonie. Soyez accordé à la musique de l’Esprit de Dieu, parce que si vous êtes ainsi accordé, vous allez vibrer avec l’Esprit. Si la corde de l’instrument est accordée en la, vous allez jouer le la et la corde va vibrer parce qu’elle est en la. C’est là l’apport de St-Ignace, soyez accordé à chaque instant. C’est pour moi la seule façon de comprendre pourquoi il souhaite que les gens trouvent Dieu en toutes choses. Parce qu’ils ont trouvé la tonalité. J’ai la tonalité et elle vient de l’Esprit. Et c’est pourquoi nous demandons aux jésuites de trouver Dieu en toutes choses. Mais comment pouvez-vous trouver Dieu en toutes choses si vous n’avez pas la tonalité ? Si vous ne pouvez pas l’éprouver ? Si vous ne la sentez pas, cela devient mental, cela devient intellectuel. Toute la méthodologie est précisément d’apprendre à la sentir : comment être accordé, comment entrer dans vos sentiments profonds et laisser Dieu travailler sur eux. Je pense que là est la contribution d’Ignace et c’est ce que nous pouvons apprendre de lui.

Je pense que ceci est crucial pour le judaïsme, pour l’islam (le musulman est l’homme qui remet tout à la volonté de Dieu), pour le protestantisme et pour le catholicisme. Nous voulons tous être accordés à l’Esprit, de façon qu’en toute chose nous puissions ressentir l’Esprit. Nous parlons avec quelqu’un et nous sentons l’Esprit. Nous entrons dans une réalité et nous sentons l’Esprit. Ou nous ne le sentons pas. C’est pourquoi je pense que la question ultime est la suivante : comment y parvenir ? Eh bien, St. Ignace nous a laissé les Exercices, l’examen Intérieur (une révision de la journée pas seulement pour trouver ce qui n’allait pas mais pour y trouver ce qui était bon : où l’Esprit était-il à l’œuvre, où l’Esprit n’était-il pas à l’œuvre ?), la direction spirituelle, et les dévotions. Ignace était une personne très pieuse mais pratiquer des dévotions est un chemin pour changer, parce que vous y mettez votre affectivité. Une dévotion, ce n’est pas seulement de dire : « Oui, je crois en la Vierge Marie, mais c’est vraiment très loin. » Non, la dévotion implique un engagement, un engagement personnel, une relation, et cette relation construit des valeurs, des orientations, elle construit le sentiment qui est à leur racine. C’est ainsi que je considère que la contribution d’Ignace à l’Église est quelque chose qui peut être utile à chacun de nous.

Père Adolfo Nicolàs