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Ecole de Provence
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Le grand bond du chinois à l’école

C’est un engouement pour une matière qui défie les pronostics, prenant un peu de court l’institution scolaire. Qui amène, ici à ouvrir une section, là à rejeter les demandes d’inscription. Fabienne Guerra en sait quelque chose. Cette cadre hospitalière d’Aix-en-Provence a remué ciel et terre pour que son fils Victor, 11 ans, puisse apprendre le chinois à l’école. "Depuis qu’il a vu Mulan , il ne parle plus que de la Chine et de sa Grande Muraille", explique-t-elle. Pas une toquade passagère : c’était il y a deux ans.

Faute de place dans une école primaire proposant le chinois – il n’en existe que 24 en France –, Fabienne a fait appel à une étudiante pour des cours particuliers. "On a relancé à plusieurs reprises le seul groupe scolaire d’Aix, dans le privé, où le chinois est enseigné. Mais malgré un très bon dossier et des courriers répétés, Victor est resté sur liste d’attente." En 6e cette année, le petit garçon est inscrit dans une association et suivra, en parallèle, des cours par correspondance.

Le Centre national d’enseignement à distance (CNED), c’est aussi la seule solution qu’a trouvée Justine, 17 ans, pour nourrir sa passion des langues et s’initier en LV3 (troisième langue vivante) au chinois – en plus de l’anglais et de l’allemand. Pour pouvoir déchiffrer ses premiers sinogrammes, l’élève de 2de était pourtant prête à faire le "grand saut", explique sa mère, Alexandra Cluzel : aller dans un lycée à 60 km de chez elle, à Périgueux, en internat. "C’est le seul établissement de Dordogne qui propose le chinois. On nous avait prévenus qu’il y avait beaucoup trop de demandes cette année. Mais Justine n’a pas baissé les bras. Les cours par correspondance, elle prend ça comme un challenge, même si elle espère bien être acceptée en 1ère l’an prochain."

DE LA 9e À LA 5e PLACE DES LANGUES ENSEIGNÉES

D’autres adolescents ont eu plus de chance. Ce mardi 3 septembre, 33 500 collégiens et lycéens mais aussi 4 500 écoliers s’apprêtent à débuter – ou à reprendre – les cours de chinois en milieu scolaire. C’est 10 % de plus qu’en 2012, 400 % de plus qu’il y a dix ans. En cette rentrée, pour la première fois, le mandarin sera enseigné dans toutes les académies. Et une quarantaine de postes ont été ouverts aux concours de l’enseignement ce printemps (un record dans l’histoire du capes de chinois), contre une quinzaine seulement en 2012. Il faut dire qu’on était alors, encore, à l’ère des suppressions d’emplois et du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite.

La donne a changé, assure Joël Bellassen, inspecteur général de chinois. "La progression des effectifs est tellement forte, et tellement répartie sur le plan géographique, qu’un écart s’est creusé ces dernières années entre offre et demande", reconnaît-il. Passé progressivement de la 9e à la 5e place des langues enseignées (après l’anglais, l’espagnol, l’allemand et l’italien), le chinois a connu une sorte de "crise de croissance", explique-t-il.

Une crise marquée par un déficit d’enseignants titulaires – ceux-ci ne représentent qu’un tiers environ des 480 professeurs du secondaire –, mais aussi d’encadrement, d’inspection, de formation... "Avec la moisson d’enseignants faite cette année, la courbe devrait pour la première fois s’inverser", relève avec enthousiasme le sinologue.

Cet enthousiasme, il le communique facilement lorsqu’il raconte l’implantation, plus ancienne qu’il n’y paraît, du mandarin en France. L’inauguration en 1814 de la chaire de chinois au Collège de France ; la première au monde. Les cours dispensés à Langues O’ dès 1840, ou ceux donnés au lycée de Montgeron (Essonne) à partir de 1958, six ans avant la reconnaissance de la Chine populaire par la France. Les relations diplomatiques scellées entre les deux pays en 1964 vont permettre à de nombreux étudiants français de s’aventurer sur les terres de Mao.

ARGUMENT UTILITARISTE

Catherine Meuwese en fait partie. Après avoir décroché une bourse et décollé pour Pékin, la jeune femme rentre en France et se pose au lycée pilote de Montgeron. Elle va y enseigner pendant plus de trente ans. "Ne croyez pas qu’à cette époque on n’avait qu’une poignée d’élèves : j’en ai eu 130 en 1970 !", raconte-t-elle. Le professeur de chinois d’alors doit se passer de programmes – ils ne seront finalisés qu’en 2002 –, et se former seul, ou presque : si le capes de chinois existe depuis 1966, il faut attendre 1999 pour que l’agrégation soit créée.

"On faisait un peu ce qu’on voulait, de l’écriture, du chant, du théâtre...", se souvient Catherine Meuwese. "La fascination pour la culture chinoise que j’ai éprouvée alors, comme ce fut le cas pour des générations d’élèves, a basculé depuis les années 1990 vers d’autres attraits, d’ordre plus économique et professionnel", analyse-t-elle.

"L’argument utilitariste est très présent", confirme Alice Ekman, spécialiste de la Chine à l’Institut français des relations internationales (IFRI) et maître de conférences à Sciences Po. "Parmi mes étudiants, il y a divers profils, mais leur engouement pour la Chine et le chinois doit beaucoup à l’essor économique du pays et à la couverture médiatique qui s’ensuit."

Dans l’enseignement supérieur aussi, la langue la plus parlée de la planète gagne du terrain : 18 000 jeunes Français ont choisi de l’étudier dans 150 instituts, grandes écoles et universités. Il est vrai que la Chine est devenue la première destination des expatriés européens (devant les Etats-Unis et le Royaume-Uni), alors qu’elle occupait la sixième position il y a seulement quinze ans. "A l’époque, ces jeunes passaient un peu pour des marginaux, reprend Alice Ekman. Aujourd’hui, ce sont eux, les pragmatiques : ils ont compris qu’il y a une carte à jouer dans un monde qui se réoriente vers l’Asie."

LEVIER POUR CHANGER DE LYCÉE

Ce pragmatisme se ressent déjà au collège, assure Pierre Lorenzati, président-fondateur de l’association France-Chine-Asie-Education (FCAE), qui regroupe quelque 150 établissements. "Dès la 6e, les enfants sont conscients du poids de la Chine ; ils savent que le "made in China" est partout. C’est bien pour ça que l’essor des effectifs, même s’ils restent inférieurs à 1 % des élèves, n’a rien d’un phénomène de mode", observe ce proviseur à la retraite.

Dans la bouche des parents, pourtant, d’autres motivations se devinent. "Le choix de l’option chinois en LV3 a permis à ma fille aînée d’intégrer un très bon lycée de Strasbourg", explique Caroline Cieslak, qui n’était pas satisfaite de l’établissement de son secteur. Depuis, l’adolescente a "accroché", se réjouit sa mère, "surtout après un mois passé à Taïwan en voyage scolaire. Mais honnêtement, la décision initiale a été prise un peu au hasard", confie-t-elle : "Ma fille en avait assez des langues latines, elle était très attirée par le russe, avant qu’on ne comprenne que le chinois pouvait servir de levier pour changer de lycée."

Pour Christelle (le prénom a été modifié), dont le fils entre en 4e dans un collège de Belleville, dans le nord-est parisien, pas question de contourner la sectorisation ni d’aller dans le privé. Le choix d’une section bilangue anglais-chinois aux horaires renforcés, dans le collège "ZEP" de son quartier, satisfait la cadre supérieure. "Les classes restent hétérogènes, mais l’établissement n’est plus évité comme il l’était auparavant par les familles plus aisées."

Un pas vers plus de mixité sociale et scolaire. Monique Mahaudeau, la principale du collège Lucie-et-Raymond-Aubrac (Paris 11e), qui a ouvert des sections anglais-chinois et anglais-allemand, ne le nie pas : "Ces classes généralement de bon niveau rassurent les parents. Elles sont un outil pour attirer des familles tentées d’aller voir ailleurs avec l’assouplissement de la carte scolaire. L’image du collège s’améliore, son recrutement s’accroît, ses résultats aussi. C’est un cercle vertueux dont tout le monde profite."

"IL EST CONSIDÉRÉ COMME VALORISANT"

Contrairement aux idées reçues, le chinois ne serait donc pas l’apanage d’une élite fréquentant les établissements des beaux quartiers. "On n’ouvre pas une section de chinois dès qu’un lycée en fait la demande, assure Joël Bellassen, inspecteur général. On essaie de veiller à de meilleurs équilibres en l’implantant dans des établissements jugés moins favorisés, puisqu’il est considéré comme valorisant."

Valorisant, le chinois ? Alain Anton, proviseur du collège-lycée Claude-Monet, au coeur du quartier chinois (Paris 13e), n’en doute pas. Face à la recrudescence des élèves sinisants, il propose en cette rentrée 2013 deux nouveautés : l’enseignement du mandarin comme deuxième langue vivante et, plus rare, en classes préparatoires. "Pour nos élèves de prépa, les cours seront communs avec ceux du lycée Henri-IV, explique M. Anton. C’est une reconnaissance, sur un territoire populaire comme le nôtre, qui n’a pas les caractéristiques socioculturelles de la Montagne Sainte-Geneviève."

Signe des temps : on s’initie au chinois de plus en plus jeune. Dès le collège pour un élève sur deux, parfois plus tôt. C’est le cas des 250 élèves du groupe scolaire de la porte d’Ivry (Paris 13e), seule école où tous les enfants suivent des cours une heure par semaine – et deux heures de plus en section internationale. Parmi eux, la moitié sont d’origine chinoise, mais parlent un dialecte plutôt que le mandarin.

"Selon le principe du ’qui peut le plus peut le moins’, ces enfants auront acquis des compétences appréciables en langues à l’issue du CM2", explique le directeur, Jacques Borensztejn. A une étape-clé de la scolarité où un élève sur cinq présente déjà de grandes difficultés, ces enfants-là passeront le cap de la 6e avec un atout en poche. "Un joker non négligeable dans un quartier classé en zone d’éducation prioritaire, conclut-il. Chaque année, deux, trois, voire quatre de nos anciens élèves intègrent Louis-le-Grand au lycée. C’est notre petite fierté." Le chinois, sésame très prisé vers l’excellence scolaire.

Mattea Battaglia
Le Monde du 3 septembre 2013